Démarche artistique

 Placée sous le signe de la rencontre avec soi-même et avec autrui, l’œuvre de Guilhem attribue à la pratique de la photographie une dimension sociologique. Ses photographies nécessitent un véritable conditionnement énergétique que l’artiste puise dans l’étude anthropologique de chaque lieu. Il cherche tout d’abord à entrer en interaction avec ses modèles et à s’imprégner de leur environnement avant de sortir son appareil photographique. Le temps de pose est tout simplement l’aboutissement d’un moment de partage.

Dès lors, l’œuvre se situe en réalité avant et après la photographie. Les clichés présentés lors de l’exposition La réalité est un point de vue sont ainsi des moments de vie, de confrontations à l’autre qui traduisent un temps suspendu, rendu immortel par l’intermédiaire de la technique de la photographie. Cette rencontre physique et symbolique constitue le cœur du travail de Guilhem Giral.

La série L’inaccessible Iran traduit cette rencontre de façon particulièrement palpable : on y perçoit la personnalité des modèles et l’invitation faite au spectateur de regarder au-delà de l’image pour saisir l’essence de l’altérité. La série Paysages du bout du monde représente, quant à elle, l’art des coïncidences et des écumes de paysages. Guilhem Giral emprunte aux hasards de la vie et des interactions énergétiques l’essence de sa photographie. Il rejoint en cela la manière dont Nietsche décrivait le hasard dans Le gai savoir : « En réalité, çà et là, quelqu’un joue de nous – le cher hasard : il mène notre main à l’occasion, et la providence la plus sage ne saurait inventer plus belle musique que celle qui alors réussit à notre main insensée ».

La valeur artistique de l’œuvre de Guilhem réside en sa capacité à se fondre dans son sujet, à suivre cette musicalité du hasard, à sentir les vibrations de la rencontre esthétique mais aussi humaine. Il a ce regard humble qui considère toute chose regardée comme une merveille de l’instant présent. Le rythme de ses photographies vient de sa capacité à se trouver « ici et maintenant », mais aussi à ouvrir sa perception, et l’angle de l’appareil photographique sur une ondulation de la réalité aussi multiple soit-elle.

D’un point de vue technique, ces séries photographiques présentent deux particularités : celle d’être à propos de quelque chose (l’intentionnalité) et celle d’incarner cette signification. L’artiste formule un contenu autour de la rencontre, du hasard, et du lien énergétique, à travers sa matérialité. En d’autres termes, on retrouve dans ces séries de photographies un message à la fois abstrait et concret. Abstrait car la signification de ces portraits et paysages ne s’y trouve pas de façon littérale, et concret car les regards, le mouvement, le naturel des modèles, la composition symétrique et la lumière contrastée sont des signes tangibles de ce contenu. Ainsi, pour incarner leur signification, ces photographies ont des propriétés qui évoquent le message ou le contenu qu’elles véhiculent. Pour expliquer ce processus, le philosophe et critique d'art américain Arthur Danto faisait appel, dans L’assujettissement philosophique de l’art, à la notion de style : « Par style, j’entends justement cette manière dont un homme représente tout ce qu’il représente. Si l’homme est un système de représentations, son style est le style de ses représentations […] dans l’art tout particulièrement, le style se réfère à cette physionomie externe d’un système de représentations interne ».


Le style des photographies de Guilhem ne se caractérise pas exclusivement par leur processus de création décrit plus haut, mais également par l’harmonie qui se dégage de l’ensemble des séries et par une beauté des lignes, malgré le fait que ces dernières soient attribuées au hasard. En cela, il nous rappelle ce que le philosophe allemand Gottfried Leibniz écrivit dans le discours de métaphysique à propos de l’ordre formel contenu dans le hasard : « il n’y a point de visage dont le contour ne fasse partie d’une ligne géométrique et ne puisse être tracé tout d’un trait par un certain mouvement réglé. Mais quand une règle est fort composée, ce qui lui est conforme passe pour irrégulier ». L’appareil photographique de l’artiste lui permet toujours de suivre, au cœur inconcevable du chaos, cette trace légère de la beauté.


Ainsi la démarche artistique de Guilhem Giral réside dans le fait de voir et de saisir l’essence d’une situation qui apparaît par surprise, comme initiée par la théorie du Kaïros. Sa considération de l’aspect formel des vibrations des objets, des graphismes du hasard, de la lumière et des situations de vie lui suggère le contenu de ses photographies. Le tout est traduit par une ouverture d’angle qui permet au spectateur de se placer selon son point de vue. Son sens de la composition donne à l’ensemble des photographies une harmonie visuelle qui vient contraster avec la réalité traduite dans chaque cadre, comme autant de fenêtres ouvertes sur le monde à travers lesquelles on retrouve l’humanité dans sa diversité.


Imane Piquemal, docteure en arts plastiques et sciences de l’art.